mardi 7 avril 2015

La nouvelle panacée au collège: les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI)

Contexte

            J'enseigne en lycée depuis la rentrée 2005. Mon expérience en collège a été très réduite. De plus, pendant que certains collègues passaient entre les fourches caudines de l'IUFM, j'apprenais sur le tas à la fac puis au lycée auprès des élèves et surtout auprès de nombreux collègues qui ont accepté de partager avec moi leurs secrets, petits et grands. Je dois dire d'entrée que mes compétences pédagogiques sont tant au plan théorique que pratique, très restreintes. Cela étant dit, au lycée, j'ai enseigné à tous les niveaux, tout type de classe et pour l'objet de ce billet j'ai une certaine pratique de l'interdisciplinarité. J'encadre presque chaque année des Travaux personnels encadrés (TPE) associant l'HG aux lettres ou aux SES et comme américaniste, j'enseigne l'histoire et la civilisation des Etats-Unis en anglais, avec souvent un biais juridique. 

La réforme du collège, le projet et ses thuriféraires

          Tout récemment, Mme la ministre a présenté un projet pour modifier le collège. Tous les observateurs et acteurs de l'EN s'accordent à dire que le collège, ça va pas trop. Les déclinologues type néoprofs vous diront que c'est la mort de la jeunesse française. Je m'en tiendrais juste à répéter ici ce qui me frappe le plus. Un élève peut aujourd'hui traverser le collège (c'est-à-dire passer de 6ème à 3ème, parfois même sans redoubler) sans que ses pires difficultés ne soient corrigées. Pour dire les choses autrement, je peux témoigner que 15 à 20% des élèves de Seconde actuels ne peuvent en réalité suivre le cursus défini pour le lycée général. 
Là-dessus, Ta-da! Mme la ministre nous dévoile la grande réforme. En son cœur, on trouve le choix délibéré de réserver certaines heures de cours à des enseignements pluridisciplinaires qui "permettront aux élèves de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant, en les contextualisant pour réaliser des projets collectifs concrets" (présentation officielle). Et le ministère de proposer 8 thèmes très bateau pour que toutes les matières puissent participer à ce nouveau machin pour les 5e, 4e et 3e. 
J'ai aussi consulté la prose des supporters de la réforme, évidemment l'UNSA et son blog modestement intitulé l'école de demain. Particulièrement alléché par les 2 articles publiés ce jour par l'intransigeant Anthony Lozach, le penseur histoire géo de ce syndicat ambitieux qu'est l'UNSA. J'encourage tous mes collègues à suivre @alozach sur twitter pour voir que notre collègue a surtout pour occupation de démolir le syndicat majoritaire SNES qu'il exècre...mais passons.


Le nouveau culte: l'interdisciplinarité

     Face aux difficultés (immenses) du collège et des collégiens, les solutions proposées sont, je dois dire, très surprenantes. Du point de vue d'un prof de lycée qui voit arriver les générations de 2nde dont beaucoup ont des problèmes majeurs avec l'orthographe, la syntaxe, la langue en général (pour ne pas parler des maths ou des LV) faire de l'interdisciplinarité semble osé. 
Comme caution scientifique, les supporters de la réforme comme S. De Vannsay ou A. Lozach renvoient immanquablement à la recension produite par l'Ifé de Lyon récemment  . On y apprend malheureusement pas grand chose ou en tout cas pas ce que nos amis UNSA croient y voir. L'interdisciplinarité est en effet à la mode, et souvent utilisée pour "éduquer à la citoyenneté" mais elle n'a nulle part les vertus exceptionnelles que les défenseurs de la réforme collège lui prêtent. Dans quels pays, dans quelle école, dans quelle étude voyons nous que l'interdisciplinarité faire reculer l'échec scolaire et réduit les inégalités ? Mystère.

Car écoutons, le grand apôtre Lozach "Comment prétendre former les citoyens du XXIe siècle sans cette capacité à relier les savoirs, à aborder les questions et les défis du monde actuel, sans affronter le complexe et l'incertitude?"
Notons que le ministère parle lui d'un magazine consacré à la machine à vapeur, de débats en caricatures ou de maquettes d'éoliennes...
Car Lozach nous explique que nous sommes face à "un mode de diversification pédagogique" expression absconse qu'il ne prend pas la peine de définir. Bien, on va enseigner autrement, mais comme il le reconnaît lui même "modestement" puisque ces fameux EPI ne compteront que...3h/semaine. 
Comme alors imaginer que cette réforme hardie puisse rendre le collège version 2016 plus juste et plus équitable? 

Une mise en oeuvre incompréhensible

        Mais il y a plus fort et cela apparaît très bien dans les 2 textes de Lozach. La réforme est invraisemblablement complexe à mettre en oeuvre. D'abord nous assure Lozach, elle ne remet pas du tout en cause les disciplines! Les EPI sont "intégrés" on vous dit. 
Donc au lieu de faire 3 ou 4 h d'HG avec sa classe on fera 2 ou 3h et 1h d'EPI avec Collègue de Français ou d'Anglais ou de Techno (ou les 4 pour les balaises). Mais les disciplines ne sont pas remises en cause, hein, on enlève juste une heure par semaine pour les EPI. 
Lozach nous prend pour des imbéciles.

En lycée, les TPE sont préparés en plus des horaires disciplinaires qui restent constants!

      Plus fort, Lozach explique dans son second post, "les EPI peuvent être en co-animation ou non" c'est-à-dire avec un prof ou 2 ou pas! C'est donc de l'interdisciplinarité ou pas! Quel humour!
J'en termine en soulignant que toutes ces décisions et cette organisation invraisemblablement complexes reposeront sur...le conseil pédagogique. Autrement dit, une fois de plus, le pouvoir du principal en matière pédagogique va s'accroître et la liberté de l'enseignant se réduire d'autant. Vous aimiez pas trop les réunions pénibles...la réforme va vous en créer encore plus. 

L'interdisciplinarité, c'est chouette mais c'est exigeant!

                    Je n'ai pas pratiqué les IDD de collège. Mon collègue Sacré Charlemagne en dit du bien et comme c'est un type intelligent je prends son avis au sérieux. 
       Je voudrais juste rassembler mon expérience de l'interdisciplinarité rapidement. J'ai enseigné en euro au lycée, j'encadre les TPE et j'enseigne la civi à la fac. Je peux dire tout simplement que l'idée que le trans ou le pluridisciplinaire soit une arme efficace contre l'échec scolaire est totalement saugrenue! Mêler réellement deux ou trois matières, c'est dans les faits extrêmement difficile et exigeant. Evidemment, c'est un rêve pédagogique, la segmentation disciplinaire étant bien sûr une limitation et un appauvrissement. 
Les écueils sont très nombreux: 
-il faut que les profs acceptent de collaborer et le fassent réellement (très difficile, les profs sont à la base, très individualistes) et ils doivent réussir à se partager la classe et les élèves et à se trouver des objectifs communs avec la même exigence (très difficile). 
-les élèves doivent accepter ces nouvelles règles, s'y plier et s'y donner à fond (l'expérience en TPE montre qu'ils sont déroutés et assez vite ils produisent peu ou pas d'efforts, surtout en groupe. Seuls les bons élèves travaillent de manière approfondie). 
-il faut déjà une vraie aisance avec les matières en elles-mêmes. Ex: les cours d'histoire, de civi en langue étrangère exigent un très bon niveau avec la LV non seulement pour comprendre mais aussi pour s'exprimer, interagir avec le prof...

Pour conclure


Tout cela me conduit à penser que ces EPI ne sont pas proposés pour faire un collège plus équitable

-Pour le ministère, c'est très simple: il s'agit de faire de l'innovant et du pas cher. Objectif doublement accompli avec les EPI. ça a l'air super innovant et ça ne coûte rien (intégré à la dotation disciplinaire ou presque). 
-Pour les syndicats d'accompagnement type UNSA et SGEN, l'intérêt c'est d'accomplir un peu leur grand fantasme pédagogique: que les savoir-faire et les compétences prennent le dessus sur les disciplines forcément anciennes et "élitistes". Les EPI seront le lieu évidemment rêvé pour faire des croix dans les livrets de compétences sans mettre des notes /20 qui traumatisent les petits enfants. 

Les inégalités sociales, l'UNSA & le SGEN s'en tapent. Sinon, ils auraient vraiment insisté pour réformer la carte scolaire ou augmenter les moyens des zones d'éducation prioritaire. Dans les deux cas, ils n'ont rien à dire.