lundi 10 mars 2014

TPE: l'overdose d'histoire fictive!


Les TPE : vers une overdose d’histoire fictive


                   Contrairement à ce que claironnent les tenants d’une histoire nationaliste, les « historiens de garde » les plus rétrogrades et les comédiens royalistes, l’enseignement de l’histoire en France ne souffre pas d’un manque d’histoire de France. Ce qui travaille au corps la discipline que j’ai le plaisir et l’honneur de devoir transmettre aux lycéens qu’on m’a confiés, c’est la vogue destructrice de l’histoire fictive, l’histoire inventée, romancée et recrée dans les travaux des élèves.
Le meilleur endroit pour l’observer, ce sont les Travaux Pratiques Encadrés (TPE), une épreuve de bac que les élèves passent au cours de leur Première. Lorsqu’ils sont inscrits en section L ou ES, il est fréquent que l’histoire soit appareillée avec les lettres ou les sciences économiques et sociales. Depuis 2005, les TPE sont régis par les mêmes textes[1]. Pendant un semestre, et par groupe de 2 à 4 élèves, les lycéens mènent, sous la conduite de deux professeurs, un projet de recherche pluridisciplinaire à partir de grands thèmes déterminés par arrêtés nationaux[2]. Le travail doit aboutir à une « production finale » que la note de service de nos autorités souhaite ne pas être un vulgaire « dossier » mais qui doit au contraire faire montre d’un « caractère original »[3]. Et c’est de là que viennent tous nos ennuis et la source de tant de difficultés pour ce que font ensuite élèves et professeurs.
Personne ne souhaite cantonner les élèves dans l’exercice archaïque et ennuyeux de l’exposé, rendu de surcroît plus en plus difficile par le surplus stupéfiant d’informations qu’apporte l’internet en général et wikipedia en particulier. J’accueille avec plaisir la perspective d’élèves travaillant en autonomie, élaborant d’ambitieuses problématiques et présentant à la fin des travaux particulièrement « originaux ». Reste qu’en près d’une décennie d’encadrement et de jurys TPE, je n’en ai vu qu’une poignée de TPE vraiment intéressants tandis que des notes très convenables sont données chaque année à des travaux ou terriblement ennuyeux et sans originalité aucune ou pire, à mes yeux, des travaux très problématiques car entièrement dédiés à l’histoire fictive.
Cette mode pédagogique se trouve très prisée chez nos collègues anglophones et notoirement étatsuniens. « Vous êtes X et vous décrivez ce que vous voyez tel jour… » Chez nos collègues outre-Atlantique l’exercice serait doté de toutes les vertus. L’élève d’un seul mouvement réutilise habilement ses connaissances historiques et met en œuvre la compétence « rédaction créative » pour pondre des textes forcément ambitieux et originaux. Et, après tout, pourquoi pas ! Je veux bien croire qu’une telle démarche puisse favoriser chez des élèves avec un rapport compliqué avec l’écrit, justement la facilité de rédaction et tout simplement le goût de notre discipline.
Malheureusement, en TPE, l’histoire fictive semble désormais régner en maître. Or nos élèves sont tout sauf des Lemaître, des Doctorow ou des Little en puissance[4]. A l’invite de nos collègues encadrants qui, je l’imagine, leur parle de cet impératif « d’originalité » explicite dans la circulaire, les voilà qui se lancent à s’imaginer qui résistant, qui soldat américain, allemand, russe ou japonais. Lorsque j’arrive comme professeur évaluateur face à ces travaux, j’ai plusieurs récriminations majeures qui font que je suis très mal à l’aise :
1/ Une simple question d’évaluation. Certains travaux que j’ai lus ce matin et dont j’entendrai parler demain en « soutenance » sont fort bien écrits et bien présentés. On y décèle même une certaine qualité littéraire et/ou artistique (l’un des travaux est un court métrage de près de 8 min pastichant la scène inaugurale de Inglorious Basterds avec brio). Comment l’évaluer ? On aime, on aime pas ? Doit-on prendre des habits de critiques littéraires et singer les disputes du Masque et la Plume avec l’autre collègue évaluateur ?
2/ Une confusion grandissante entre le réel et le fictif. La classe que j’évalue a travaillé à partir d’archives de l’ECPAD notamment pour re-créer quelque chose de crédible et cohérent comme le récit d’un soldat après les combats d’Omaha Beach. Plusieurs mentionnent l’exemple de Camus avec l’Etranger comme modèle d’écriture ou plus bizarrement celui d’Hugo dans les Misérables. Autrement dit, l’ambition littéraire prend le pas sur le travail sur et autour d’un éventuel document. La notion de « document authentique », d’archive disparaît totalement dans ce culte de l’histoire fictive. Je voudrais que les élèves différencient bien le Protocole des Sages de Sion de celui de Wannsee. Je voudrais qu’ils perçoivent à quel point le grand roman historique se fonde sur une érudition majeure qui ne supporte aucune approximation. Or l'histoire fictive me semble les conforter dans l’idée qu’il est très simple de créer des documents fictifs et qu’a fortiori savoir comment pensait tel acteur historique à tel ou tel moment, est finalement un jeu d’enfant. L’histoire fictive corrode non seulement la distinction du réel ou fictif mais abime un point particulièrement précieux de notre travail : la complexité du passé et la modestie qu’elle impose à tous ceux qui veulent le comprendre.
3/ Les récits d’histoire fictifs qui m’ont été donnés à lire se caractérisent le plus souvent par leur naïveté, leur mièvrerie et leur unilatéralisme. Des défauts peu étonnants pour des travaux de jeunes élèves mais qui deviennent très problématiques lorsque les dits travaux les conduisent à adopter et colporter des clichés saugrenus ou gênants. Ainsi, un élève imaginant les lettres envoyées par un soldat allemand sur le front normand en 1944, imagine forcément un homme assoiffé de sang et qui rêve à de nouvelles tueries chaque jour. Une autre imaginant le dialogue entre deux citoyens soviétiques, l’un à Paris, l’autre en URSS, imagine le second informer le premier des conséquences de la déstalinisation khrouchtchévienne en lui précisant « qu’un million et demi de prisonniers » ont été libérés, dotant son personnage d’une omniscience stupéfiante d’historien du XXIe siècle. Un autre, ayant lu quelque part que la 2e DB a accueilli des engagés de toutes origines, imagine un engagé juif du nom de Dove Abitbol, personnage précédemment connu dans La Vérité si Je Mens. Enfin, l’histoire fictive efface toute distance avec l’événement. Jamais je n’ai pu faire admettre au collègue ayant encadré ce groupe que des élèves imaginant le journal intime d’un bourreau de l’unité japonaise 731 (avec évidemment gants usagés, masque et blouses ensanglantées fournies dans une caisse « d’archives » fournis) était d’un mauvais goût total. L’histoire fictive devient le déversoir de toutes les médiocrités.
4/ Plus grave enfin, l’histoire fictive empêche les élèves de s’essayer à faire un véritable travail d’historien. Comme par hasard, pour ces TPE qui « ont imaginé » tel ou tel récit, journal, correspondance, les élèves ont essentiellement consulté…wikipedia et quelques pages annexes. La plupart n’ont pas ouvert un livre ! Sur des sujets pourtant très bien balisés comme Omaha Beach aucun groupe n’a été confronté à la Guerre d’Alan le superbe album BD d’Emmanuel Guibert, pourtant idéal pour travailler avec des lycéens. Ce qui me déplaît le plus, c’est qu’aucun de ces élèves n’aura pu approcher la complexité du témoignage et de la mémoire en histoire. En se focalisant sur l’écriture « crédible et cohérente » de pseudo-récits historiques, ces élèves n’auront pas appris que les témoignages sont éminemment faillibles, contradictoires, parfois pleinement mensongers ; que les mémoires sont particulièrement difficiles à recueillir, analyser, trier…Bref, ils seront aussi loin d’une vision réaliste de la compréhension du passé et de l’écriture de l’histoire qu’après avoir visionné une émission de Bern ou Deutsch.  



[4] Pierre Lemaître Au revoir là-haut, Paris, Albin Michel, 2013 (Goncourt 2013) ; E. J. Doctorow La Marche (trad. De l’américain par J. Huet & J.P. Carasso) Paris, L’Olivier 2007 (grand roman historique sur l’expédition du Gl Sherman à travers le Sud en 1864, 1865) ; Jonathan Littell Les Bienveillantes, Paris, Folio, Gallimard, 2008 (Goncourt 2006). 

1 commentaire:

  1. C'est marrant, mais dans mon lycée, la marotte ce n'est pas l'histoire fictive romancée, mais l'organisation de faux débats TV, avec une mise en scène de pro-truc et d'anti-truc. Bon, le résultat est à peu près le même: les élèves s'improvisent spécialistes à partir de sources dérisoires.
    Quand je ne suis pas jury, mais encadrant, j'ai l'impression de me battre contre des moulins à vent. J'essaie d'imposer des lectures, un calendrier de travail, mais il est rare d'arriver à convaincre les élèves, qui comprennent les TPE comme un espace de liberté où ils font, pour certains, n'importe quoi.
    Malgré tout, je défends vraiment ce dispositif, car j'ai aussi eu le plaisir de voir se révéler des élèves et d'assister à des présentations de productions assez extraordinaires. Il me semble qu'utiliser les EE de seconde à entrer dans les TPE en 1ère donne des résultats un peu plus pertinents. J'ai connu les TPE 1ère/term avec évaluation en terminale, les productions en term étaient de meilleure tenue.

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