jeudi 1 septembre 2016

Ces pedagogos si susceptibles...

Impossible ces dernières semaines de ne pas tomber sur un article ou un point de vue d'un tenant de la pedagogie "avancée" que j'appellerai par facilité "pedagogo" pour souligner leur excès de naïveté, impossible de ne pas trouver un point de vue donc, dénonçant Twitter et les méchants profs dessus.

La fable des pedagogos à la Watrelot, Houry et autre De Vannsay est la suivante: autrefois, il existait un âge d'or où tous les profs sur Twitter étaient gentils et collaboraient pour s'échanger des séquences et des super idées de pedagogos à mettre en œuvre dans des "îlots ludifiés" (la salle de classe).

Mais soudain sont arrivés les méchants que les pedagogos appellent reacs, trolls, fachos ou anonymes consternants. Ils n'ont rien fait que de ruiner le beau Twitter des pedagogos avec leurs sarcasmes, moqueries et autres insultes. Pourquoi? Parce que selon Houry ou Watrelot, ils sont réacs ou malveillants ou les 2. En plus ils tweetent sous pseudo ce qui prouve qu'ils sont lâches. Quand la pedagogo, Mila alias Caroline tweete sous pseudo, c'est en revanche très courageux.

La réalité est toute autre. Les pedagogos et leurs alliés syndicaux de l'unsa et du sgen sont très minoritaires dans la profession. Peut être 25% des profs ?? Ils sont en revanche très actifs sur Twitter et le voient comme leur espace pour pallier la faiblesse de leurs effectifs. Prof' depuis 12 ans dans l'académie de Créteil, je n'ai jamais rencontré de profs de l'unsa ou du sgen. Ils n'ont personne. Twitter leur permet de donner l'illusion du nombre.

Ce qu'ils ne supportent pas dans nos railleries, blagues et autres sarcasmes, c'est que nous posons les questions qui fâchent :
-Est ce que ta séquence tient la route ? Est ce que ta proposition pédagogique est sensée ou ridicule ? Vous remarquerez que nombre de formateurs (pas tous heureusement) ont horreur que l'on discute leurs propositions. Toute remise en cause devient du "dénigrement", des "attaques" forcément vicieuses ?! La contradiction est toujours refusée. Pourquoi? C'est un groupe social et intellectuel qui ne connaît pas les pratiques scientifiques réelles fondées sur le débat critique. Les sciences de l'éducation n'ont que l'apparence de sciences.
-D'ou parlez vous ? Quelle est ta position sociale et politique, ton expérience, ta légitimité pour pérorer sur telle ou telle question? Question essentielle de tout débat public! Si tu es déchargée que tu n'enseignes pas, peux-tu vraiment donner des conseils à tes collègues qui ont les mains dans le cambouis ? Quand tu encenses les paroles de ta hiérarchie, fais-tu ton travail de syndicaliste ? Quand tu travailles dans un établissement rural sans problème peux-tu moquer tes collègues de banlieue quand ils te parlent des mauvais coups de certains élèves ?

Nos questions sont légitimes et si les pédagogos étaient moins bêtes ils y répondraient sans chouiner.


lundi 4 mai 2015

Bas les masques! ou L'importance de la parodie et du pastiche...

(Ce billet est dédicacé aux "Anonymes Consternants" et à mes 3 copines de Tw)      

          Il y a trois mois tout le monde "était Charlie" et exprimait vivement sa sympathie pour l'hebdomadaire satirique martyrisé. Lecteur ancien du journal (avec une parenthèse pendant la période P. Val la plus puante) j'avoue que j'étais très sceptique sur cet unanimisme qui me semblait assez bidon. Les événements récents survenus dans le microcosme des profs sur Twitter me l'ont vivement démontré.

Des faux-comptes "ignobles"

Las du débat complètement verrouillé sur la réforme du collège, sur l'évaluation, la pédagogie, les réformes...sur l'éducation en général, j'ai réalisé quelques petites blagues qui me semblaient vraiment bénignes. 
Débat verrouillé? Plusieurs personnages du même syndicat ou assimilé (l'UNSA, le CRAP) utilisent depuis des mois Twitter pour inonder leurs collègues de la même propagande. Ils diffusent des messages récurrents renvoyant à leur blog et sites tout en refusant tout débat véritable (où l'on écoute l'interlocuteur en s'efforçant de lui répondre). Quand l'interlocuteur à l'outrecuidance d'insister avec ses questions et ses désaccords, notre diffuseur de propagande progressiste, le bloque immédiatement et annonce à tous ses contacts qu'il faut en faire autant. Spécialistes de ces méthodes, les élus de l'UNSA (@alozach et @2vanssay particulièrement) qui adorent dénigrer leurs concurrents SNES, SNALC ou FO pendant les réunions du CSE tenues au ministère...mais qui ne se risqueront pas à débattre avec vous sur twitter, enfin pas trop longtemps, surtout si vous n'êtes pas d'accord avec eux. 
A titre de contre-exemple, je citerais d'autres collègues dont je ne partage pas spécialement les idées mais  avec qui la discussion est toujours possible: comme @SacreCharlemagne ou même @LoysBonod avec qui je n'ai pas beaucoup de proximité idéologique. 
Pour faire sauter le verrou, j'ai employé l'humour et la parodie, j'ai d'abord créé @Alozachi où j'ai grossièrement couvert la photo de mon collègue d'une moustache puis créé un faux profil commençant par "Compte parodique de..."

Des réactions très mesurées

      Je dois dire que j'ai été un peu attristé par la virulence des réactions. On m'a expliqué que je me livrais à du "harcèlement", on m'a cité les articles du Code pénal afférent au harcèlement et enfin dans un message qui ne lasse pas de me faire rire, on a averti la CNIL avant de menacer d'aller aux flics carrément. 
Plusieurs supporters d'A. Lozach m'ont accusé d'avoir purement et simplement volé son identité ! Le compte s'appelait donc @alozachi mais j'avais volé l'identité de Lozach... Il y avait une moustache grotesque sur sa PP et le profil commençait par "Compte parodique de...". J'ajoute que le compte a émis peut être 15 tweets, pas grossiers ni orduriers, sur le mode de la parodie bon enfant (insistant essentiellement sur le fait que notre collègue tire une grande fierté de tweeter depuis la rue de Grenelle). 
Ensuite, les adversaires ont cherché à effrayer les amateurs de parodie en annonçant bloquer tous leurs followers (merci @LaurentFillion et @AurélieGascon pour cette réaction digne de l'Inquisition, j'ai beaucoup apprécié, j'ai découvert, étonné, votre vraie nature)...Comme si l'objectif de @alozachi était d'avoir beaucoup de followers?! 
L'objectif était de parodier, de caricaturer les tweets d'un syndicaliste dont l'orgueil est devenu énorme, à la taille du mépris qu'il a pour ceux qui ne partagent pas son avis. Merci alors à @PROFdeLycPro qui a défendu ma parodie contre vents et marées et qui a immédiatement compris que je ne voulais absolument pas m'en prendre personnellement à A. Lozach (que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam) mais simplement moquer son positionnement syndical. 

Battre le fer

Il n'y a que les pédagogues ébahis qui ne réfléchissent pas aux conséquences des interdictions qu'ils profèrent. Evidemment la tempête dans un verre d'eau provoquée par @alozachi m'avait rempli de joie! Voir l'indignation outrée de tant de prudes commentateurs était réjouissant. 
J'ai donc persisté dans le potache, le franchement con, le débile, la grosse caricature: @fifiwaterzoi pour ce cher P. Watrelot que j'aime bien mais avec qui je ne suis d'accord sur rien et bien sûr @LaVeuve3C pour notre amie De Vannsay dont l'attitude de dame-patronnesse est vraiment pénible, @SergentToto, @TachyonZonahl, etc.
Cette fois j'ai vu certains collègues soutenir la démarche ("Les Anonymes Consternants"), ils avaient déjà été victimes du mépris hautain de nos amis progressistes et comprenaient parfaitement le sens de ces parodies: 
Arrêtez de vous prendre au sérieux, dégonflez votre égo et acceptez la contradiction et le débat!

Twitter et l'absence totale d'esprit critique

Ce qui  m'a le plus frappé pendant ce mois de farces et attrapes sur le réseau social, c'est l'absence d'esprit critique de la part de certains collègues. Avec un peu de connaissances du milieu enseignant, il est très facile de créer des comptes faux (mais pas tout à fait parodiques, cette fois) et se faire "passer pour": ça a débuté à cause de ce tic des "progressistes" de bloquer tous leurs contradicteurs. Forcément, j'ai eu envie de savoir ce qu'on tweetait dans mon dos. 
Comment trouver grâce aux yeux des "progressistes"? Il suffit de leur dire ce qu'ils ont envie d'entendre, que vous êtes jeune, "expérimentateur", que vous aimez les "TICE"...Bref que vous êtes comme eux! Et que, s'ils sont gentils, vous serez leur ami pour toujours!
Et, et, et il faut impérativement un prénom et un nom. Les "progressistes" sont TOUJOURS honnêtes (ils ont un côté jésuite très prononcé finalement) et utilisent TOUJOURS leur vrai patronyme pour tweeter (sauf Mila Sainte Anne mais on comprend pourquoi, en la lisant). Donc, en farfouillant 10 minutes sur le web, j'ai créé ce profil:


qui a marché assez bien (tous les bloqueurs ont afflué en masse pour être très très gentils avec moi). Au moment de l'affaire @alozachi j'ai pu ainsi longuement discuter avec une des collègues les plus acharnées contre moi. Au bout d'un moment, les "progressistes" ont trouvé que je posais trop de questions désagréables et ont fini par me bloquer à nouveau. (Top des questions qui les insupportent: êtes vous militant au PS? Avez vous une décharge totale pour militer? colère de gamin de 4 ans assurée en 3 tweets, essayez!). J'en profite pour présenter mes excuses à tous les vrais gentils qui ont vraiment voulu aider ce pauvre Quentin à entrer dans le métier...Désolé!

J'ai ensuite voulu tester d'autres dimensions de la sphère enseignante sur Twitter pour savoir si les "progressistes" étaient les plus crédules ou pas. J'ai créé Jean Jacques Dinons, pour appâter la sphère conservatrice de notre milieu:


Là, je regrette d'avoir un peu trop chargé la barque (Ancien élève de la rue d'Ulm, c'était too much) mais pour le reste, ce visage sympathique d'un chirurgien esthétique monégasque a assez bien fonctionné, j'ai fini par être suivi par plusieurs tweetos référence de la sphère conservatrice comme @loysbonod ou @Kripure. Mais pas moyen de séduire cet universitaire si investi dans le groupuscule Demain la France...grand regret! 

Pour terminer, se pourrait-il que d'autres collègues ni progressistes ni conservateurs soient aussi un peu crédule

Oh non! Après tout, tous les profs travaillent d'arrache-pied chaque jour pour enseigner l'esprit critique, surtout les collègues d'histoire géo...Eh bien, imaginez qu'une proviseur-adjointe se mette à tweeter des choses très désagréables sur les profs...


Eh oui, plusieurs collègues que j'aime beaucoup ont sauté à la gorge de cette proviseur imaginaire (heureusement!!) qui tweetait que la semaine précédent les vacances, les feuilles de maladies des profs s'accumulaient sur son bureau! (oh la vilaine).
C'était pour rire! Ah là là, une photo, un patronyme complet et un profil "crédible" et vous foncez tête baissée...

(Ces 3 comptes ont tweeté le même message ce soir: la scène de 2001 où HAL est désactivé, ils seront désactivés eux-mêmes dans les 24h)

Conclusion (il était temps)

(Notez que je me moque des posts hyper longs de l'ami Watrelot et je fais pire...Ridicule!)

-Bloquer ne sert à rien ou presque: Au contraire vous donnez encore plus envie à ceux qui veulent vous lire de vous lire par tous les moyens.

-Si vous avez des responsabilités, une certaine notoriété dans le milieu...De grâce ne vous prenez pas au sérieux! Acceptez qu'on se foute (un peu) de votre gueule! C'est la vie! dans les limites du raisonnable, ça s'appelle la parodie et la caricature (vous êtes bien Charlie non?)

-D'une manière générale, acceptez le débat! Si vous avez un compte public avec pas mal de followers (genre plus de 1000) et que vous tweetez beaucoup, il est normal de rencontrer des gens en désaccord avec vos idées (le contraire me ferait peur, moi). 

-Enfin, soyez prudent quand vous regardez les profils: Un "vrai" patronyme, une photo, un profil sympa, ça prend 5 minutes à créer!

-Corollaire du précédent: Ami progressiste ("pédagogo") arrête de nous saouler avec ton "vrai" nom, il ne signifie rien ou presque. Intéresse toi plutôt au contenu. Je lis des trucs formidables de twittos sous pseudos et des trucs nuls de "vrais" twittos.


mardi 7 avril 2015

La nouvelle panacée au collège: les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI)

Contexte

            J'enseigne en lycée depuis la rentrée 2005. Mon expérience en collège a été très réduite. De plus, pendant que certains collègues passaient entre les fourches caudines de l'IUFM, j'apprenais sur le tas à la fac puis au lycée auprès des élèves et surtout auprès de nombreux collègues qui ont accepté de partager avec moi leurs secrets, petits et grands. Je dois dire d'entrée que mes compétences pédagogiques sont tant au plan théorique que pratique, très restreintes. Cela étant dit, au lycée, j'ai enseigné à tous les niveaux, tout type de classe et pour l'objet de ce billet j'ai une certaine pratique de l'interdisciplinarité. J'encadre presque chaque année des Travaux personnels encadrés (TPE) associant l'HG aux lettres ou aux SES et comme américaniste, j'enseigne l'histoire et la civilisation des Etats-Unis en anglais, avec souvent un biais juridique. 

La réforme du collège, le projet et ses thuriféraires

          Tout récemment, Mme la ministre a présenté un projet pour modifier le collège. Tous les observateurs et acteurs de l'EN s'accordent à dire que le collège, ça va pas trop. Les déclinologues type néoprofs vous diront que c'est la mort de la jeunesse française. Je m'en tiendrais juste à répéter ici ce qui me frappe le plus. Un élève peut aujourd'hui traverser le collège (c'est-à-dire passer de 6ème à 3ème, parfois même sans redoubler) sans que ses pires difficultés ne soient corrigées. Pour dire les choses autrement, je peux témoigner que 15 à 20% des élèves de Seconde actuels ne peuvent en réalité suivre le cursus défini pour le lycée général. 
Là-dessus, Ta-da! Mme la ministre nous dévoile la grande réforme. En son cœur, on trouve le choix délibéré de réserver certaines heures de cours à des enseignements pluridisciplinaires qui "permettront aux élèves de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant, en les contextualisant pour réaliser des projets collectifs concrets" (présentation officielle). Et le ministère de proposer 8 thèmes très bateau pour que toutes les matières puissent participer à ce nouveau machin pour les 5e, 4e et 3e. 
J'ai aussi consulté la prose des supporters de la réforme, évidemment l'UNSA et son blog modestement intitulé l'école de demain. Particulièrement alléché par les 2 articles publiés ce jour par l'intransigeant Anthony Lozach, le penseur histoire géo de ce syndicat ambitieux qu'est l'UNSA. J'encourage tous mes collègues à suivre @alozach sur twitter pour voir que notre collègue a surtout pour occupation de démolir le syndicat majoritaire SNES qu'il exècre...mais passons.


Le nouveau culte: l'interdisciplinarité

     Face aux difficultés (immenses) du collège et des collégiens, les solutions proposées sont, je dois dire, très surprenantes. Du point de vue d'un prof de lycée qui voit arriver les générations de 2nde dont beaucoup ont des problèmes majeurs avec l'orthographe, la syntaxe, la langue en général (pour ne pas parler des maths ou des LV) faire de l'interdisciplinarité semble osé. 
Comme caution scientifique, les supporters de la réforme comme S. De Vannsay ou A. Lozach renvoient immanquablement à la recension produite par l'Ifé de Lyon récemment  . On y apprend malheureusement pas grand chose ou en tout cas pas ce que nos amis UNSA croient y voir. L'interdisciplinarité est en effet à la mode, et souvent utilisée pour "éduquer à la citoyenneté" mais elle n'a nulle part les vertus exceptionnelles que les défenseurs de la réforme collège lui prêtent. Dans quels pays, dans quelle école, dans quelle étude voyons nous que l'interdisciplinarité faire reculer l'échec scolaire et réduit les inégalités ? Mystère.

Car écoutons, le grand apôtre Lozach "Comment prétendre former les citoyens du XXIe siècle sans cette capacité à relier les savoirs, à aborder les questions et les défis du monde actuel, sans affronter le complexe et l'incertitude?"
Notons que le ministère parle lui d'un magazine consacré à la machine à vapeur, de débats en caricatures ou de maquettes d'éoliennes...
Car Lozach nous explique que nous sommes face à "un mode de diversification pédagogique" expression absconse qu'il ne prend pas la peine de définir. Bien, on va enseigner autrement, mais comme il le reconnaît lui même "modestement" puisque ces fameux EPI ne compteront que...3h/semaine. 
Comme alors imaginer que cette réforme hardie puisse rendre le collège version 2016 plus juste et plus équitable? 

Une mise en oeuvre incompréhensible

        Mais il y a plus fort et cela apparaît très bien dans les 2 textes de Lozach. La réforme est invraisemblablement complexe à mettre en oeuvre. D'abord nous assure Lozach, elle ne remet pas du tout en cause les disciplines! Les EPI sont "intégrés" on vous dit. 
Donc au lieu de faire 3 ou 4 h d'HG avec sa classe on fera 2 ou 3h et 1h d'EPI avec Collègue de Français ou d'Anglais ou de Techno (ou les 4 pour les balaises). Mais les disciplines ne sont pas remises en cause, hein, on enlève juste une heure par semaine pour les EPI. 
Lozach nous prend pour des imbéciles.

En lycée, les TPE sont préparés en plus des horaires disciplinaires qui restent constants!

      Plus fort, Lozach explique dans son second post, "les EPI peuvent être en co-animation ou non" c'est-à-dire avec un prof ou 2 ou pas! C'est donc de l'interdisciplinarité ou pas! Quel humour!
J'en termine en soulignant que toutes ces décisions et cette organisation invraisemblablement complexes reposeront sur...le conseil pédagogique. Autrement dit, une fois de plus, le pouvoir du principal en matière pédagogique va s'accroître et la liberté de l'enseignant se réduire d'autant. Vous aimiez pas trop les réunions pénibles...la réforme va vous en créer encore plus. 

L'interdisciplinarité, c'est chouette mais c'est exigeant!

                    Je n'ai pas pratiqué les IDD de collège. Mon collègue Sacré Charlemagne en dit du bien et comme c'est un type intelligent je prends son avis au sérieux. 
       Je voudrais juste rassembler mon expérience de l'interdisciplinarité rapidement. J'ai enseigné en euro au lycée, j'encadre les TPE et j'enseigne la civi à la fac. Je peux dire tout simplement que l'idée que le trans ou le pluridisciplinaire soit une arme efficace contre l'échec scolaire est totalement saugrenue! Mêler réellement deux ou trois matières, c'est dans les faits extrêmement difficile et exigeant. Evidemment, c'est un rêve pédagogique, la segmentation disciplinaire étant bien sûr une limitation et un appauvrissement. 
Les écueils sont très nombreux: 
-il faut que les profs acceptent de collaborer et le fassent réellement (très difficile, les profs sont à la base, très individualistes) et ils doivent réussir à se partager la classe et les élèves et à se trouver des objectifs communs avec la même exigence (très difficile). 
-les élèves doivent accepter ces nouvelles règles, s'y plier et s'y donner à fond (l'expérience en TPE montre qu'ils sont déroutés et assez vite ils produisent peu ou pas d'efforts, surtout en groupe. Seuls les bons élèves travaillent de manière approfondie). 
-il faut déjà une vraie aisance avec les matières en elles-mêmes. Ex: les cours d'histoire, de civi en langue étrangère exigent un très bon niveau avec la LV non seulement pour comprendre mais aussi pour s'exprimer, interagir avec le prof...

Pour conclure


Tout cela me conduit à penser que ces EPI ne sont pas proposés pour faire un collège plus équitable

-Pour le ministère, c'est très simple: il s'agit de faire de l'innovant et du pas cher. Objectif doublement accompli avec les EPI. ça a l'air super innovant et ça ne coûte rien (intégré à la dotation disciplinaire ou presque). 
-Pour les syndicats d'accompagnement type UNSA et SGEN, l'intérêt c'est d'accomplir un peu leur grand fantasme pédagogique: que les savoir-faire et les compétences prennent le dessus sur les disciplines forcément anciennes et "élitistes". Les EPI seront le lieu évidemment rêvé pour faire des croix dans les livrets de compétences sans mettre des notes /20 qui traumatisent les petits enfants. 

Les inégalités sociales, l'UNSA & le SGEN s'en tapent. Sinon, ils auraient vraiment insisté pour réformer la carte scolaire ou augmenter les moyens des zones d'éducation prioritaire. Dans les deux cas, ils n'ont rien à dire. 

mardi 18 mars 2014

Apocalypse 1ère Guerre mondiale, le meilleur comme le pire


            Soyons clair. Je n'aime pas le travail de Costelle & Clark. Je les ai même surnommés méchamment les "Vache Qui Rit" de l'histoire. Mais force est de constater le succès répété de leurs productions documentaires. J'ai donc visionné les 2 premiers épisodes (sur 5 je crois) de leur nouvel opus consacrés évidemment à 14-18. Eh bien, ça n'est pas si mauvais.

        Ce qui m'avait profondément déplu dans le film sur la Seconde Guerre et sur celui sur Hitler, on le retrouve à nouveau dans cette nouvelle série. La colorisation, la mise en scène spectaculaire avec la musique, les bruitages constants et le texte parfois indigent du commentaire (dit par l'amateur de complot Kassovitz) fatiguent toujours autant. Mais je dirais qu'il s'agit surtout de la forme et que ces artifices peuvent permettre de rendre le genre du "docu historique" un peu plus attirant pour les téléspectateurs. Appelons cela une concession à l'audimat. 
      En revanche, je reste (et nombre de collègues avec moi, semble-t-il) hérissé par le goût immodéré de Costelle & Clark pour les anecdotes inutiles. Dans le premier épisode on est servi: séquence sur la famille Romanov avec les 4 filles du tsar, passage totalement inutile sur l'hémophilie du tsarévitch et sur Raspoutine...Suivent des considérations idiotes sur les têtes couronnées européennes et sur le chien du Kaiser. Cet épanchement anecdotique conduit à des maladresses majeures. Ainsi, l’insistance sur la personne même de George V pourrait faire accroire que le dit souverain avait un pouvoir presque absolu en Angleterre. Le Premier ministre et le Parlement sont à peine mentionnés. Globalement, je dirais que la crise de l'été 14, son enchaînement dramatique sont très mal expliqués. Un comble quand on a pu lire cette année des synthèses brillantes comme Les Somnambules de C. Clark. 
        Mais par-dessous tout, ce qui m'insupporte dans les films Apocalypse c'est la pratique assumée et répétitive de l'anachronisme. Il y en a un énorme au début du 2ème épisode qui débute par l'évocation des célébrations nazies de la victoire de Tannenberg. J'ai trouvé cela d'une très grande maladresse. Imagine-t-on de commencer une présentation de la bataille de Verdun par un discours de Pétain devenu maréchal à Vichy? Comme tout anachronisme, cette irruption incongrue du nazisme produit un sens a-historique grotesque: Hindenburg devient par avance un proto-nazi avide de mort et de destruction...

           Pourtant, je dois dire que j'ai eu de nombreuses satisfactions quant au niveau historiographique des deux épisodes. On perçoit un travail de préparation beaucoup plus sérieux que sur les autres films qui trainaient pas mal d'erreurs, d'inexactitudes ou d'interprétations dépassées. Ici, à plusieurs reprises, le film est parfaitement à jour et même percutant. J'ai aimé le travail fait sur la prise (éphémère) de Mulhouse en août 1914, sur l'armée française en général (notamment la contribution des troupes coloniales) et surtout j'ai trouvé les mises au point sur les fronts africains, asiatiques et proche-orientaux remarquables. La mise en contexte sur le génocide arménien, concise, nette et très claire, m'a particulièrement marquée. On peut dire la même chose sur Gallipoli. 

            Il ne me reste plus qu'à espérer que dans les 3 derniers épisodes seront portés par cette nouvelle ambition. A défaut de nous apporter une esthétique documentaire appréciable, si le message historique est bon, on aura au moins gagné quelque chose...

lundi 10 mars 2014

TPE: l'overdose d'histoire fictive!


Les TPE : vers une overdose d’histoire fictive


                   Contrairement à ce que claironnent les tenants d’une histoire nationaliste, les « historiens de garde » les plus rétrogrades et les comédiens royalistes, l’enseignement de l’histoire en France ne souffre pas d’un manque d’histoire de France. Ce qui travaille au corps la discipline que j’ai le plaisir et l’honneur de devoir transmettre aux lycéens qu’on m’a confiés, c’est la vogue destructrice de l’histoire fictive, l’histoire inventée, romancée et recrée dans les travaux des élèves.
Le meilleur endroit pour l’observer, ce sont les Travaux Pratiques Encadrés (TPE), une épreuve de bac que les élèves passent au cours de leur Première. Lorsqu’ils sont inscrits en section L ou ES, il est fréquent que l’histoire soit appareillée avec les lettres ou les sciences économiques et sociales. Depuis 2005, les TPE sont régis par les mêmes textes[1]. Pendant un semestre, et par groupe de 2 à 4 élèves, les lycéens mènent, sous la conduite de deux professeurs, un projet de recherche pluridisciplinaire à partir de grands thèmes déterminés par arrêtés nationaux[2]. Le travail doit aboutir à une « production finale » que la note de service de nos autorités souhaite ne pas être un vulgaire « dossier » mais qui doit au contraire faire montre d’un « caractère original »[3]. Et c’est de là que viennent tous nos ennuis et la source de tant de difficultés pour ce que font ensuite élèves et professeurs.
Personne ne souhaite cantonner les élèves dans l’exercice archaïque et ennuyeux de l’exposé, rendu de surcroît plus en plus difficile par le surplus stupéfiant d’informations qu’apporte l’internet en général et wikipedia en particulier. J’accueille avec plaisir la perspective d’élèves travaillant en autonomie, élaborant d’ambitieuses problématiques et présentant à la fin des travaux particulièrement « originaux ». Reste qu’en près d’une décennie d’encadrement et de jurys TPE, je n’en ai vu qu’une poignée de TPE vraiment intéressants tandis que des notes très convenables sont données chaque année à des travaux ou terriblement ennuyeux et sans originalité aucune ou pire, à mes yeux, des travaux très problématiques car entièrement dédiés à l’histoire fictive.
Cette mode pédagogique se trouve très prisée chez nos collègues anglophones et notoirement étatsuniens. « Vous êtes X et vous décrivez ce que vous voyez tel jour… » Chez nos collègues outre-Atlantique l’exercice serait doté de toutes les vertus. L’élève d’un seul mouvement réutilise habilement ses connaissances historiques et met en œuvre la compétence « rédaction créative » pour pondre des textes forcément ambitieux et originaux. Et, après tout, pourquoi pas ! Je veux bien croire qu’une telle démarche puisse favoriser chez des élèves avec un rapport compliqué avec l’écrit, justement la facilité de rédaction et tout simplement le goût de notre discipline.
Malheureusement, en TPE, l’histoire fictive semble désormais régner en maître. Or nos élèves sont tout sauf des Lemaître, des Doctorow ou des Little en puissance[4]. A l’invite de nos collègues encadrants qui, je l’imagine, leur parle de cet impératif « d’originalité » explicite dans la circulaire, les voilà qui se lancent à s’imaginer qui résistant, qui soldat américain, allemand, russe ou japonais. Lorsque j’arrive comme professeur évaluateur face à ces travaux, j’ai plusieurs récriminations majeures qui font que je suis très mal à l’aise :
1/ Une simple question d’évaluation. Certains travaux que j’ai lus ce matin et dont j’entendrai parler demain en « soutenance » sont fort bien écrits et bien présentés. On y décèle même une certaine qualité littéraire et/ou artistique (l’un des travaux est un court métrage de près de 8 min pastichant la scène inaugurale de Inglorious Basterds avec brio). Comment l’évaluer ? On aime, on aime pas ? Doit-on prendre des habits de critiques littéraires et singer les disputes du Masque et la Plume avec l’autre collègue évaluateur ?
2/ Une confusion grandissante entre le réel et le fictif. La classe que j’évalue a travaillé à partir d’archives de l’ECPAD notamment pour re-créer quelque chose de crédible et cohérent comme le récit d’un soldat après les combats d’Omaha Beach. Plusieurs mentionnent l’exemple de Camus avec l’Etranger comme modèle d’écriture ou plus bizarrement celui d’Hugo dans les Misérables. Autrement dit, l’ambition littéraire prend le pas sur le travail sur et autour d’un éventuel document. La notion de « document authentique », d’archive disparaît totalement dans ce culte de l’histoire fictive. Je voudrais que les élèves différencient bien le Protocole des Sages de Sion de celui de Wannsee. Je voudrais qu’ils perçoivent à quel point le grand roman historique se fonde sur une érudition majeure qui ne supporte aucune approximation. Or l'histoire fictive me semble les conforter dans l’idée qu’il est très simple de créer des documents fictifs et qu’a fortiori savoir comment pensait tel acteur historique à tel ou tel moment, est finalement un jeu d’enfant. L’histoire fictive corrode non seulement la distinction du réel ou fictif mais abime un point particulièrement précieux de notre travail : la complexité du passé et la modestie qu’elle impose à tous ceux qui veulent le comprendre.
3/ Les récits d’histoire fictifs qui m’ont été donnés à lire se caractérisent le plus souvent par leur naïveté, leur mièvrerie et leur unilatéralisme. Des défauts peu étonnants pour des travaux de jeunes élèves mais qui deviennent très problématiques lorsque les dits travaux les conduisent à adopter et colporter des clichés saugrenus ou gênants. Ainsi, un élève imaginant les lettres envoyées par un soldat allemand sur le front normand en 1944, imagine forcément un homme assoiffé de sang et qui rêve à de nouvelles tueries chaque jour. Une autre imaginant le dialogue entre deux citoyens soviétiques, l’un à Paris, l’autre en URSS, imagine le second informer le premier des conséquences de la déstalinisation khrouchtchévienne en lui précisant « qu’un million et demi de prisonniers » ont été libérés, dotant son personnage d’une omniscience stupéfiante d’historien du XXIe siècle. Un autre, ayant lu quelque part que la 2e DB a accueilli des engagés de toutes origines, imagine un engagé juif du nom de Dove Abitbol, personnage précédemment connu dans La Vérité si Je Mens. Enfin, l’histoire fictive efface toute distance avec l’événement. Jamais je n’ai pu faire admettre au collègue ayant encadré ce groupe que des élèves imaginant le journal intime d’un bourreau de l’unité japonaise 731 (avec évidemment gants usagés, masque et blouses ensanglantées fournies dans une caisse « d’archives » fournis) était d’un mauvais goût total. L’histoire fictive devient le déversoir de toutes les médiocrités.
4/ Plus grave enfin, l’histoire fictive empêche les élèves de s’essayer à faire un véritable travail d’historien. Comme par hasard, pour ces TPE qui « ont imaginé » tel ou tel récit, journal, correspondance, les élèves ont essentiellement consulté…wikipedia et quelques pages annexes. La plupart n’ont pas ouvert un livre ! Sur des sujets pourtant très bien balisés comme Omaha Beach aucun groupe n’a été confronté à la Guerre d’Alan le superbe album BD d’Emmanuel Guibert, pourtant idéal pour travailler avec des lycéens. Ce qui me déplaît le plus, c’est qu’aucun de ces élèves n’aura pu approcher la complexité du témoignage et de la mémoire en histoire. En se focalisant sur l’écriture « crédible et cohérente » de pseudo-récits historiques, ces élèves n’auront pas appris que les témoignages sont éminemment faillibles, contradictoires, parfois pleinement mensongers ; que les mémoires sont particulièrement difficiles à recueillir, analyser, trier…Bref, ils seront aussi loin d’une vision réaliste de la compréhension du passé et de l’écriture de l’histoire qu’après avoir visionné une émission de Bern ou Deutsch.  



[4] Pierre Lemaître Au revoir là-haut, Paris, Albin Michel, 2013 (Goncourt 2013) ; E. J. Doctorow La Marche (trad. De l’américain par J. Huet & J.P. Carasso) Paris, L’Olivier 2007 (grand roman historique sur l’expédition du Gl Sherman à travers le Sud en 1864, 1865) ; Jonathan Littell Les Bienveillantes, Paris, Folio, Gallimard, 2008 (Goncourt 2006).